Quand l’exposition au contenu traumatique provient de ton amie Valérie
Et non, je ne parle pas de sa dernière date qui a mal tourné (merci Tinder!). Je fais plutôt référence à toutes ces fois où ta collègue a débarqué dans ton bureau en t’interpellant avec des détails aussi graphiques que le dernier film de Tarentino. Ou de la fois où tu t’es effondrée épuisée dans votre salle de dîner pour manger ton succulent sandwich jambon fromage alors qu’au même instant, ton collègue Jonathan s’est mis à vous dévoiler les détails sordides de son évaluation de ce matin-là…. Et que ta faim s’est soudainement éclipsée… Tout comme sa dernière once d’énergie.
Ça te dit vaguement quelque chose?
Peut-être que toi aussi, as-tu déjà eu le réflexe de débarquer en trombe dans le bureau de ta collègue en utilisant cette formule :
Hey, Nath!
[Détail sordide. Sang. Cris]
+
[Détails visuels en appuis]
+
As-tu du temps pour que je puisse ventiler? J’en aurais vraiment besoin.
=
Nath qui fige 3 secondes de trop sur sa chaise, ce qui te permet de t’asseoir près d’elle en un éclair et commencer ta séance de divulgation traumatique gratuite. En fait, elle n’a pas bronché et a même dissocié une fraction de seconde…
Pas besoin de son accord puisque les absents ont toujours tord, vrai?
Bon là, si tu me dis que ça ne t’est jamais arrivé, je t’annonce que je ne te croirai pas d’office.
Un besoin de co-régulation légitime, mais pas sans impact
Quand tu sautes dans le bureau de ta collègue pour ventiler du contenu qui a dépassé ta fenêtre de tolérance, ou que le contenu de ta rencontre était tellement trash que tes croyances fondamentales sur la sécurité du monde ont éclaté comme un melon d’eau qui tombe d’un 3e étage, tu vas chercher du réconfort vers une source de co-régulation efficace : ta chum de fille. Ton système nerveux lui fait confiance et c’est réciproque. Ce réflexe est spontané et je suis fière de toi : tu ne restes pas seule face à l’agitation qui s’active en toi.
Le problème, c’est que cette exposition spontanée n’est pas sans risque : dans quel état t’accueille-t-elle? Est-elle prête à entendre tous ces détails ou elle en a déjà plein le pompon des détails trash aujourd’hui? Est-elle à 15 minutes d’aller compléter une intervention qui la stress? Quel est l’impact de ce contenu sur son état actuel, et du reste de la journée?
Et oui, je te l’annonce, Valérie est humaine et a ses limites, même si elle t’accueillera toujours à bras ouverts sans te dire qu’après ton dévoilement, elle a encore des flashs de ce que tu lui as dit et que ça lui a retourné l’estomac pour les prochaines 30 minutes. Elle t’aime ta chum tu sais et elle comprend exactement dans quel état tu es, et de combien ton besoin de ventiler est légitime. Mais à quel prix, dis-moi?
Un des risques à faire ce dévoilement de la sorte est de contaminer ta collègue, qui l’est déjà un peu, en passant.
L’exposition aux détails traumatique, un risque réel
Depuis le 1er octobre 2025, la CNESST a officiellement mis en action la Loi 27 grâce à un règlement qui dit que l’exposition aux détails traumatiques (en situation comme en exposition ), est un risque psychosocial du travail et que les organisations doivent prendre action pour tenter de le prévenir, de l’encadrer et d’y réagir.
Je suis vraiment heureuse que nous ayons enfin une loi qui nous supporte dans nos démarches en ce sens. Toutefois, le risque ne vient pas toujours de la clientèle directement : il peut venir de plusieurs sources, dont ta meilleure amie au travail : Valérie.
Une indigestion de pastilles
Imagine que les détails factuels de son récit sont associés à un cercle transparent bleu. Et que les émotions qu’ils suscitent en toi sont associées à une pastille jaune. Un trauma (un évènement à caractère traumatique), c’est exactement ces deux pastilles qui se superposent et qui font une belle pastille verte. Des fois, les deux cercles ne sont pas parfaitement alignés et laissent dépasser des marges bleu ou jaune.
Quand les gens digèrent difficilement du contenu graphique, c’est un peu comme si les deux pastilles se frottent ensemble pour tenter de donner une pastille verte, mais c’est difficile. Ça demande plus de temps que de simplement les superposer.
S’exposer continuellement aux pastilles des autres a un coût : parfois, on a nous-mêmes des duos de pastilles en digestion qui flottent au-dessus de notre tête, et d’autres complètement digérées à leurs côtés.
Ajoute les duos de pastille que Valérie te dévoile, plus celles de tes clients, plus celles dans ta vie privée… Ça commence à faire pas mal de pastilles à digérer en même temps.
Mais c’est ça ma job, non?
Et bien crois-le ou non : non.
Ton travail implique fort probablement de :
- Soutenir tes collègues : oui.
- Apprendre à gérer les pastilles des autres et les tiennes, oui.
- Participer à des discussions de cas parfois difficiles à entendre : oui.
- Spreader des détails graphiques inutiles à la compréhension de la situation : non.
- Ventiler avec une collègue sans obtenir son consentement ou à tout le moins, l’avertir de ce qui s’en vient : non.
Et là, me diras-tu : oui mais ma conseillère clinique/coordo, c’est son travail de m’appuyer dans les situations difficiles? Oui.
Mais as-tu déjà pensé qu’il y a une façon de le faire : non.
Pourquoi?
Parce qu’on ne nous l’enseigne pas!
Le DAMI, une de mes sources de joie éternelles depuis 2011
J’étais au tout début de ma carrière officielle de formatrice lorsque je suis tombée sur un article plutôt discret écrit par d’une dame nommée Françoise Mathieu. Dès que j’ai lu son article sur Internet, j’ai tout de suite su qu’elle avait compris notre quotidien. Je ne l’ai jamais rencontré, mais je parle de son outil toutes les semaines depuis ce temps… Et je ne m’en lasse JAMAIS!!!
Mme Mathieu a développé une méthode qui s’appelle le débriefing à moindre impact (que j’ai traduit et que j’appelle affectueusement le « DAMI ») qui vise à assurer la sécurité émotionnelle de tous lorsqu’on parle de situations cliniques: celle de la personne qui souhaite « ventiler », tout comme celle qui l’accueille.
Il y en a qui rêverait d’avoir écrit une chanson ou inventé un bidule sensationnel : moi, c’est le DAMI.
En gros, ce processus à 4 étapes permet de prendre le temps d’analyser ce que j’ai BESOIN de dévoiler comme informations pour me faire comprendre et répondre à mon besoin de partage. Souvent, les détails graphiques ne sont pas nécessaires. Le simple contexte donne le ton à la situation et saura guider ta collègue pour te soutenir dans ce que tu vis. Mais encore faut-il avoir un guide pour le faire. Et c’est là que le DAMI rentre en jeu!
Pour avoir accès à une fiche mémoire de comment procéder, va sur l’onglet Ressources de mon site et trouve le DAMI. Tu peux le télécharger gratuitement et l’imprimer pour t’accompagner dans ton quotidien.
Tu sais, on ne nous a pas souvent dit à quel point notre travail d’aidante est prenant cognitivement, physiquement et émotionnellement. Mais moi je te le dis et te le répète : ce n’est pas anodin ce que tu reçois dans ton bureau. Prenons en charge les risques psychosociaux associés au travail d’aidante professionnelle.
Nous y avons le droit et la clé, c’est de prendre les moyens entre nous pour y arriver. Tu verras, l’outil est vraiment simple.
Ta santé mentale te remercie.
Chaleureusement,
