S’enfarger dans son fil: éloge du minimum requis dans un contexte de souffrance et de surcharge
Nous sommes vendredi matin. J’essaie d’organiser ma vie petit bout par petit bout. Mon père est mourant et c’est une période souffrante et interminable. Je réponds à des courriels, soulage mon fils en pleine gastro et entre 2 bassines, j’appelle une partenaire avec qui j’aurai une conférence demain. Je l’appelle, m’excuse et lui parle du contexte de soins palliatifs qui explique le retard à répondre à son courriel. Elle respire et du tac au tac, me répond : « on aurait envie de s’enfarger dans son fil hein ? ». Je stoppe net : ce sont des mots qui résument exactement ce que je vis au tout profond de moi aujourd’hui. Et pourtant, elle et moi, on ne se connaît pas du tout!
Mon contexte de vie actuel
Nous sommes au mois d’octobre. Je viens de passer la rentrée scolaire avec plusieurs enfants qui vivent chacun à leur tour leur propre réalité du début d’année scolaire. Je vis ma propre rentrée avec la porte rouge : une clinique qui s’agrandit, l’administratif qui gonfle sur une base régulière, constante et sans gêne. Et bien sûr, les conférences, formations et autres évènements qui peuvent – ou pas vraiment– s’annuler.
Normalement, cette période de l’année est remplie de mois d’effervescence qui m’animent et me remplissent d’énergie! Qu’on soit clair : J’ADORE ma vie et mon travail! Et en plus, nous avons l’Halloween à la mi-automne, et Noël à la fin de celle-ci. Quoi demander de mieux !!
Cet automne, la réalité est toutefois différente.
Notre été a progressé au rythme d’un récent diagnostic de cancer avancé pour mon père. Chaque jour a été savamment été concocté pour qu’ils vivent des moments mémorables. Chaque jour. On en a mangé de la crème glacée, j’vous jure!
Puis, il est rentré en maison de soins palliatifs avec une phrase clé de sa médecin qui nous a dit : « ça va aller rapidement, je vous le dis. » Nous avons donc redoublé d’ardeur pour qu’il soit entouré, aimé, bichonné, câliné, et ce, à tous les jours. Tout un chacun s’est relayé pour l’accompagner dans cette période à la fois riche humainement, sacrée, et haute en émotions. Et mon père, il y en a du monde autour de lui alors, il a rarement été seul! Par moment, ça faisait la file en Facetime et What’SAP pour lui parler.
La travailleuse sociale en moi constate par le fait même que cette chambre est rapidement devenue le porte-voix de nos dynamiques familiales, insécurités personnelles et du grand bagage émotionnel que la mort nous amène à vivre au goutte-à-goutte. Ou devrais-je dire, au supplice de la goutte d’eau. Et ça, c’est beaucoup plus sportif à gérer que je ne l’avais imaginé.
Aujourd’hui, nous arriverons à 5 semaines et 4 jours de résidence à la maison de soins palliatifs et je suis exténuée émotionnellement, cognitivement et physiquement. J’use mes stratégies de gestion de la fatigue comme je vous l’enseigne plutôt bien et ça me fait un bien fou. Malgré tout, chaque journée amène un nouveau défi avec papa.
Chaque jour, on débloque un nouveau niveau à Jumanji.
Mon mal-être
Mon constat est simple : je n’arrive tout simplement pas à départager « l’urgent » du « prioritaire » dans un contexte où la mort est constamment au pied de la porte. Et la maudite, elle n’a pas inscrit sa date butoir à l’agenda.
Qui plus est, j’accompagne une réalité plus grande que nature et celle-ci doit coexister avec les tâches simples et complexes du quotidien. Et ça, ça me rend complètement folle. Au menu aujourd’hui :
- Comprendre le protocole d’administration du médicament appelé « Midazolam ».
- Fermer le terrain et la piscine pour l’hiver.
- Ouvrir le Facetime entre papa et un proche pour qu’ils s’entendent mutuellement.
- Questionner Henri sur la raison du choix de son costume, la mort illustrée en faucheuse, et tenter d’être assez allumée pour comprendre les sous-entendus qui ont – ou pas- de lien avec le décès futur de son papi qu’il adore.
- Répondre aux demandes de formation et de conférence.
- Aller chercher le calmant de notre chat Coco en vue de sa chirurgie de mercredi.
- Contacter la pédopsychiatre de mon enfant pour coordonner ses actions avec l’éducatrice spécialisée, la prof, la tutrice, l’orthophoniste et, accessoirement, moi, sa maman.
- Acheter de la margarine, du pain et du jus.
- Oh! Mon plan de conférence, je dois l’envoyer pour la publicité à venir!
- (…) je vous épargne la suite, qui doit probablement être aussi longue que votre liste à vous.
Normalement, j’y arrive sans problème (allô la mère d’une famille de 7 enfants, qui a fait des études à temps plein, en travaillant à temps plein!). Mais là, ma question qui me trotte pendant que je tente de vider mes courriels un à un est beaucoup plus grande qu’un élément de ma liste d’épicerie. Elle ressemble à « et si je n’allais pas le voir aujourd’hui et qu’il mourait cette nuit? Serais-je sereine? ».
La co-régulation avec Marie (comme toujours, elle est parfaitement juste)
C’est à ce moment que je texte ma chum/collègue Marie et que je lui écris : as-tu un 5 minutes pour une co-régulation? Elle me répond que oui.
La pauvre!
S’en suit alors une quinzaine de minutes où je lui défile ce qui se passe et comme d’habitude, elle est parfaitement juste. Marie, elle n’a pas juste un bacc. en T.S. Marie, elle a un bacc. de la vie : elle est toujours juste et sait exactement me raccrocher à la réalité du moment. Je ne sais pas comment elle a réussi ça Marie, mais je te dis, elle est parfaite pour ces moments-là.
Et là BOUM. Elle me ramène le concept de minimum requis.
Le minimum requis, c’est le concept qui dit que lorsque tu es dépassée ou pas au top, tu peux te permettre d’offrir le minimum dont tu es capable de fournir, en y saupoudrant une petite pincée de bienveillance envers toi-même. C’est plate d’en arriver au minimum, mais c’est correct. Et souvent, on ne se le permet pas.
Lorsque je parle de ce concept, les gens s’y opposent en me disant que tous les contextes ne s’y prêtent pas. Et c’est bien vrai. Mais là? Je ne vois pas comment je pourrais faire autrement.
Et je réalise que je ne pourrai tout simplement pas être au top en ce moment et que c’est OK. Mon minimum requis sera donc simple, aujourd’hui :
- Balancer mes états de fatigue avec une récupération active.
- Dîner avec ma fille.
- Aller voir papa.
- Monter les trousses.
- Répondre à des courriels pendant 1 heure. MAX.
- Lover mon chum à partir de 19h30. Si on ne vomit pas notre vie à notre tour.
- Transférer la charge mentale de l’opération du chat à Carl.
- Courir 20 minutes. Ça va me faire du bien. Ajouter 2 poids à mon entraînement.
- Et peut-être relire mon texte. Pour le canner et vous le partager.
Accueillir que j’aimerais bien m’enfarger dans son fil
Câline que je voudrais m’enfarger dans son fil et qu’on en finisse. Martine avait raison. Et c’est correct ainsi.
Je suis très triste.
Cet état n’est que passager.
Et en attendant, je vais nourrir mon cœur avec ma famille, et simplement donner mon minimum requis.
P.S. Je suis allé visiter mon père cet après-midi. Il était en train de développer son plan pour sortir de là : dévoiler un meurtre sordide monté de toute pièce pour se faire arrêter et sortir de là. Une dose de Midazolam lui a été donnée. Et mon coeur s’est momentanément apaisé.
