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Intervenir en contexte d’échange de services sexuels: quels mots utiliser?

Ça fait maintenant plusieurs années que j’interviens au cœur de ces réalités. Pourtant, encore aujourd’hui, il m’arrive de m’« enfarger » dans le vocabulaire, si vous me prêtez l’expression.

Juste la rédaction du titre de cet article a été ponctuée de questionnements, de doutes… et d’un curseur qui clignotait, suspendu au rythme de ma réflexion.

Prostitution, travail du sexe, exploitation sexuelle, vécu lié à l’industrie du sexe, échanges de services sexuels moyennant rétribution, sexualité rémunérée, « faire des clients »… Les termes sont nombreux et ne sont pas tous synonymes.

Comme intervenant·e, il est donc normal de ressentir un certain vertige à l’idée de choisir les mauvais mots ou de froisser une personne dont le vécu est déjà largement stigmatisé.

Sans prétendre faire le tour de la question, car plusieurs spécialistes l’ont fait avec beaucoup plus de profondeur que moi, j’aimerais te proposer deux repères qui m’aident dans ma pratique.

Premier repère: penser en continuum

On peut d’abord imaginer un continuum qui représente le degré de contrainte vécu par les personnes.

À une extrémité se trouve le travail du sexe, généralement utilisé pour désigner une personne qui choisit d’offrir des services sexuels contre une forme de rétribution.

À l’autre extrémité se trouve la traite de personnes à des fins d’exploitation sexuelle, où l’autonomie est fortement compromise et où plusieurs aspects de la vie de la personne sont contrôlés par un tiers.

Évidemment, si les situations se classaient aussi facilement sur cette ligne, cet article n’aurait probablement pas sa raison d’être.

Deuxième repère: reconnaître qu’il existe différentes lectures

Les débats autour de ces réalités dépassent largement le vocabulaire. Ils touchent aussi la sociologie, la psychologie, le droit, le féminisme et les politiques publiques.

On retrouve notamment un continuum de positions.

D’un côté, certaines approches considèrent le travail du sexe comme une activité pouvant être exercée de façon volontaire et qui devrait être reconnue comme un travail légitime.

À l’autre extrémité, la perspective abolitionniste considère que l’industrie du sexe s’inscrit fondamentalement dans des rapports de pouvoir et des inégalités de genre. Dans cette lecture, même lorsqu’une personne affirme avoir choisi cette réalité, ce choix est analysé à la lumière des contraintes sociales, économiques ou systémiques qui ont façonné son parcours.

Résultat? Pour une même situation, les mots employés peuvent varier énormément selon la personne, l’organisation ou le cadre théorique auquel on se réfère.

Et en intervention?

Ma proposition est toute simple : privilégier une posture clinique avant une posture idéologique.

Pour plusieurs personnes, la relation d’aide représente peut-être le seul endroit où elles pourront exercer pleinement leur autodétermination sans craindre le jugement.

Portons fièrement cette posture.

Est-ce toujours facile? Certainement pas.

Ce sont des situations hautement sensibles pour plusieurs raisons, notamment parce qu’il est question du corps et de la sexualité des femmes. Des sujets qui viennent inévitablement toucher nos valeurs, nos croyances, nos biais et notre propre histoire.

Lorsqu’on gratte un peu sous la surface, on réalise parfois que notre inconfort ne provient pas uniquement de nos inquiétudes pour la sécurité de la personne, bien que présentes et légitimes. Il peut aussi être lié à ce que ce sujet vient éveiller chez nous : un malaise, des convictions profondes, des peurs ou même une certaine impuissance.

Et c’est profondément humain.

Ce qui fait la différence, ce n’est pas de ne ressentir aucun inconfort. C’est d’avoir suffisamment d’humilité pour le reconnaître.

D’accepter que nos limites existent.

De reconnaître que le vécu de l’autre ne se laisse jamais complètement enfermer dans nos théories, nos expériences ou nos certitudes.

Et de demeurer, malgré plusieurs années de pratique, en posture d’apprenant.

C’est souvent dans cette ouverture que les plus belles rencontres cliniques deviennent possibles.

Alors, si je devais répondre, même imparfaitement, à la question posée dans le titre, je dirais ceci : lorsque c’est possible, privilégions les mots que la personne choisit elle-même pour parler de son vécu.

Les mots sont importants, mais la qualité de la relation l’est encore davantage.